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L’usage de la photo est un roman à deux voix. Une pratique finalement rare et que j’apprécie particulièrement. Annie Ernaux écrit d’ailleurs à ce sujet dans son livre « Ouvrir son espace d’écriture est plus violent que d’ouvrir son sexe. » Son livre évoque l’intimité avec pudeur, poésie et simplicité à travers une alternance de photos, des photos de vêtements mêlés, retournés, chamboulés. Ce sont des scènes d’amour qui sont ainsi évoquées, bien qu’inscrites en dehors du cadre photographique. A ces images succèdent les descriptions, les interprétations que M. et A. en ont donné successivement, sans se consulter. Ces photos sont touchantes. Elles ne sont pas prises par des photographes, mais bien par des auteurs : on le sent à leur souci de point de vue et à l’absence d’une réel technicité, d’une réelle capacité à exploiter l’appareil photo. Pourtant Annie atteint parfaitement le but annoncé de son ouvrage : faire naître dans l’esprit du lecteur autre chose que ce que les images montrent. S’imagine t-on des actes sexuels d’une trivialité sans nom ? Non, bien au contraire, on s’imagine du tissu glissant sur une peau, des scènes douces, érotiques bien entendu, qui vous renvoient bien souvent plus à votre propre passé qu’à celui des auteurs que renferme ces photos. Peut-être précisément parce que, comme l’annoncent Marie et Ernaux à la fin de leur travail, ces photos sont incapables de retenir ce qui s’est passé entre eux. Ne reste d’eux que des compositions, des fragments émouvants, des scènes disparues qu’ils ont aimé contemplé après l’amour, le coeur serré de devoir démêler les habits enchevêtrés. Annie soulève également la question de l’écrivain en se demandant « si , comme je le fais, ne pas séparer sa vie de l’écriture ne consiste pas à transformer spontanément l’expérience en description. » On entend dans cette question rhétorique l’explication d’une certaine incapacité de l’auteur à être autre chose qu’un auteur. Terriblement féministe sans vraiment tomber dans le cliché, ce livre raconte aussi le cancer, le cancer du sein. Cependant loin de le traiter comme un ennemi, loin de sombrer dans le pathos, Annie l’esthétise, rêvant du cancer comme d’une maladie qui pourrait un jour recouvrir le symbole ô combien romantique du choléra. Ce besoin de rompre avec l’image du cancer est amplifié par la colère que lui inspirent les auteurs qui se permettent d’écrire sur le sujet sans l’avoir vécu, fantasmant un événement qu’il n’est pas moralement acceptable de fantasmer.

Si vous prenez la peine d’ouvrir ce livre, vous découvrirez que cette brève présentation du roman n’enlèvera rien à son caractère unique, et surprenant. Peut-être même amorcera t-elle en vous de nouvelles pistes de réflexions qui ne se sont pas révélées à moi. Je vous invite à me faire part de vos impressions sur ce roman qui ne quittera pas avant longtemps les étagères de ma bibliothèque.

A propos de la photo à la une de cet article : Il s’agit d’une photo personnelle, un hommage en quelque sorte, qui fait écho à celles prises par Marc Marie et Annie Ernaux.

Hommage à L'usage de la photo, d'Annie Ernaux par Céleste Chevrier

Hommage à L’usage de la photo, d’Annie Ernaux
par Céleste Chevrier

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Une réflexion sur “L’usage de la photo, Annie Ernaux et Marc Marie

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