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Vingt et une heure trente, j’entre à la Maison de la Danse. Au programme rien de moins que la première mondiale de FAKE, une création de la Compagnie Dave St-Pierre Inc. Dave est connu pour sa Pornographie des âmes (2004), Un peu de tendresse bordel de merde (2006) ou encore Tout se pète la gueule, chérie (2010). Dans le restaurant on passe des extraits de la pièce. On voit un homme nu s’élancer sur la scène dans un ballet mystique. C’est une première pour moi aussi et je suis impatiente : je n’ai jamais assisté à un spectacle de danse. Une jeune femme me tend un programme alors que je m’installe dans la salle, au troisième rang. Je scrute un moment la foule pour tenter d’identifier le spectateur type de ce genre de création mais renonce très vite : tous les âges se côtoient et une incroyable mixité empli l’espace. Mes yeux s’attardent sur le descriptif de FAKE. « Sans faux-semblants […] mêlant le vrai et le faux » , lis-je, amusée par le paradoxe. La brochure explique qu’il s’agit « du fantasme de la rencontre de Dave St-Pierre et Céline Dion […] construit[e] à la manière d’un cauchemar ». Difficile de se faire une idée bien nette. Je ne m’inquiète pas outre mesure, je suis novice dans le domaine, après tout. Les extraits annonçaient des hommes nus sur scène, mais j’ai l’impression que c’est moi qui suit nue, dépossédée de mon habituel bagage culturel. Les gens entrent au compte goûte et prennent possession de leur siège. Je regarde attentivement la scène.

Les quatre lettres du titre en majuscules pendent, bien droites et pailletées. Une femme se tient là de dos, blonde, dans une robe minimaliste elle aussi très kitsch. Elle se tient dans une position de séductrice déterminée, bien campée dans ses talons aiguilles. On se croirait devant un Music Hall, mais le titre me laisse croire que la silhouette féminine est travestie. Enfin les lumières s’estompent, la représentation commence. Un stroboscope fou inonde et hache la scène d’une lumière blanche et crue. La silhouette blonde reste immobile un long moment avant d’entamer une marche lente, parodie d’un défilé de mode. Elle semble très fière et pourtant son ombre, projetée sur les rideaux, semble se ratatiner, se ramasser de douleur, comme prête à vomir.

La silhouette disparaît et un homme, figure de la nuit dissimulée sous un sweet à capuche et un jogging, fait son entrée. Il ôte ses vêtements qui viennent s’écraser avec une lenteur infinie sur le sol, épargnés par l’apesanteur. Et voilà que des biches prennent part au tableau, lugubres avec leurs airs de poupées meurtrières désarticulées. Elles sont trois à dodeliner de la tête. Puis l’étrange vision s’efface, comme aspirée par du papier buvard.

Mon voisin soupire, regarde son téléphone, puis sort de la salle, bientôt suivit par plusieurs dizaines de spectateurs.

Un poisson rouge luminescent se met à nager de long en large et de bas en haut de la scène. On ne voit que lui, gracieux et apaisant. Il semble dessiner pour nous les contours de la scène, son bocal, celui des acteurs et des danseurs, en somme, la barrière invisible qui les séparent de nous, spectateurs ignorants du sens ou même de l’esthétique de cette représentation. Puis des sons, à mi-chemin entre du Björk et des bruits d’usines, inondent la salle. L’animal se met à frémir et semble lutter contre ce courant de vibrations sonores qui résonnent comme des rires grinçants.

Les visions s’enchaînent comme des flashs. Un cosmonaute, non, un plongeur, muni d’un scaphandre bleu et lumineux, déambule sur la scène comme on le ferait à la surface de la lune tandis qu’un titre victorieux de Céline Dion résonne, comme entendu à travers du verre. Des gens éclatent de rire un peu partout dans la salle. Noir. Un homme nu, de dos, jambes écartées, bras tendus vers le ciel, forme ce que j’interprète comme un « X », celui du chromosome féminin. Noir. une femme, la lumière crue déforme son corps jusqu’à nous faire oublier qu’elle est nue : elle est habillée de lumière. Ses jambes sont moins écartées que celles de l’homme, et j’y vois cette fois le « Y » du chromosome masculin. Noir. Une orgie de poupées gonflables enchevêtrées les unes dans les autres, reproduisant des mouvements, des va-et-vient, des caresses d’amour. Certaines sont roses et fermes, d’autres brunes, molles et fripées. Elles ont l’air humaine, tout à coup, si bien qu’on distingue mal les corps des danseurs au milieu des peaux en plastique.

Enfin, les quatre lettres de FAKE commencent à se balancer au dessus de la scène, puis entament leur descente. Le masque est tombé, comme un rideau qu’on baisse : tout ceci n’était qu’une farce. Le spectacle n’avait rien à voir avec les enregistrements diffusés dans le restaurant, la durée même du spectacle était fausse. Pourtant, derrière le titre, le jeux scénique continue. Ils semblent nous dire que derrière chaque mensonge ce cache un peu de vérité et que derrière ce faux spectacle s’en cache un vrai. Dissimulé derrière le kitsch il y a du beau, et derrière cette représentation en apparence cacophonique et chaotique, il a du travail, une réelle recherche.

Ça y est, les gens applaudissent. Des huées explosent, mais les applaudissements sont redoublés et parviennent à les couvrir. J’entends un vieux monsieur à côté de moi répéter à sa femme : « Honteux ! Honteux ! » , tandis que la jeune femme qui m’avait donné une programmation s’étonne de n’avoir jamais vu autant de personnes quitter une salle en pleine représentation. Visiblement, la duperie ne fait pas l’unanimité. Nous étions prévenu, pourtant. Les indices étaient nombreux, du nom de la création jusqu’à sa description qui indiquait qu’il s’agissait là d’une première, mais qu’elle ne serait jouée que deux fois, deux fois de suite le même soir. Pour ma part, je fus de ceux qui applaudirent, bien que FAKE fut pour moi un faux-départ dans le milieu de la critique de danse, j’ai pris beaucoup de plaisir à contempler leur travail comme on reste captivé par le reflet déformé de nos visages à la surface de l’eau. Finalement ce soir, les contours du bocal de la scène ont cédé, le public (ou du moins ses voix) a fait irruption dans l’espace scénique. Chapeau bas ! (Ou scaphandre, si vous préférez!)

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Céleste CSM

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Une réflexion sur “WHAT’S THE « FAKE » ?

  1. Mon dieu, si c’est ton premier spectacle de danse, il y a vraiment de quoi perturber! Le concept est intéressant, mais je comprends les spectateurs qui sont sortis: lorsqu’on vient voir un spectacle de danse, on veut de la danse, pas du concept. Cela dit, il est vrai que l’idée me plaît énormément: cela retourne toutes les règles du spectacle, puisque le spectacle est par principe réponse aux attentes des spectateurs, qui sont rois. Ici, les danseurs sont rois puisqu’ils ne suivent en rien les attentes et désirs des personnes dans la salle. Toutefois, je persiste à dire que mettre du nu à tout va sur scène est plus un phénomène de mode qu’une vraie réflexion esthétique et surtout que dans ce cas, la polémique surpasse la danse… Je n’irai pas voir ce spectacle, c’est certain. Quant à toi, va vite voir un « vrai » spectacle de danse, pour le bonheur que procure la beauté des corps en mouvement. 😉

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