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De l’ère du témoignage au monopole du témoignage

Il fut un temps où l’éducation reposait sur des ouvrages de philosophie. Il fut un temps où nous abreuvions les jeunes gens avec des mémoires et des biographies de grands hommes afin qu’ils s’en inspirent. Il fut un temps où les fables et les contes mimaient la vie afin d’y préparer les enfants. Dans la plupart des cas, les livres étudiés étaient écrits par des individus favorisés pour d’autres individus favorisés. L’Histoire Littéraire ne nous a légué que bien peu de textes écrits de la main de paysans, de femmes de chambre ou de nourrices et narrant leur vie, leur véritable vie intérieure, et non celle fantasmée par des élites. Ce n’est qu’aujourd’hui, à l’heure du smartphone et de l’ordinateur portable, que nous entrons dans l’ère du témoignage. On pourrait croire que chacun, avec la démocratisation de l’accès à internet, est désormais en mesure de laisser une trace, de témoigner de son passage sur terre, de raconter la vie. Pourtant le monopole du témoignage est aux mains d’une poignée de personnes : personnalités politiques, stars, journalistes, ou encore certains grands entrepreneurs. Le site Raconterlavie.fr et sa collection éponyme (publiée au Seuil) pensent quant à eux que l’éducation n’a pas d’âge pour être acquise et qu’il n’est pas nécessairement besoin d’aller la chercher dans de grands voyages initiatiques. Pour Raconterlavie.fr , le voyage initiatique commence sur le seuil de votre logis, à la limite de votre zone de confort.

Le Parlement des Invisibles

Vous ouvrez la porte de votre appartement, mallette à la main, déjà en retard et terriblement stressé. C’est à peine si vous remarquez la femme qui se trouve dans le hall d’entrée en train de changer une ampoule. La concierge, cette vieille femme un peu aigrie dont vous évitez soigneusement le regard. « Pourvu qu’elle ne me demande pas de l’aider, je n’ai vraiment pas le temps… » Pourtant, elle en aurait des choses à vous dire, cette vieille bigote bougonne. Vous la connaissez à peine, mais elle vous connait bien : elle vous voit vivre, elle vous voit mal vivre. Il se trouve qu’elle a écrit un livre récemment. Oui, un récit dont vous faîtes partie. Ah, ça y est, vous ralentissez enfin le pas pour vous arrêter. « Mais que dit-elle ? » ça y est, vous êtes disposé à l’écouter ? Les joggeurs, les éboueurs, votre professeur de mathématiques, votre banquière, votre esthéticienne, toutes ces personnes dont la vie a croisé la votre et qui en font tourner les rouages sans que vous ne vous en rendiez compte, ont quelque chose à écrire.
Raconterlavie.fr est né d’une « impression d’abandon [qui] exaspère aujourd’hui de nombreux Français. Ils se trouvent oubliés, incompris, pas écoutés. Le pays, en un mot, ne se sent pas représenté. » Il s’agit d’une « entreprise […] intellectuelle et citoyenne […] pour remédier à la mal-représentation qui ronge le pays, […] mine la démocratie et décourage les individus. » C’est « un mouvement social d’un nouveau type, fondé sur l’interaction et l’échange, […et qui] veut former, par le biais d’une collection de livres et d’un site internet participatif, l’équivalent d’un Parlement des invisibles. Il répond ainsi au besoin de voir les vies ordinaires racontées, les voix de faible ampleur écoutées, la réalité quotidienne prise en compte. » Raconterlavie.fr est un « espace d’expérimentation sociale et politique, autant qu’intellectuelle et littéraire. » (Propos de Pierre Rosanvallon, auteur du Parlement des invisibles, manifeste de Raconterlavie.fr)

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Pourquoi et comment raconter la vie ?

« Raconter la vie est la communauté de ceux qui s’intéressent à la vie des autres. […] En faisant sortir de l’ombre des existences et des lieux, Raconter la vie veut contribuer à rendre plus lisible la société d’aujourd’hui et à aider les individus qui la composent à s’insérer dans une histoire collective. […] Raconterlavie.fr invite chacun d’entre nous à relater une facette de son existence, à échanger avec ceux avec lesquels il partage une communauté d’expérience et à écouter ceux dont il est éloigné, dans un but de connaissance mutuelle. […] Cet espace d’échange et d’édition virtuelle accueille à part égale et dans les mêmes conditions tous les récits de vie. En les faisant connaître et reconnaître, il leur restitue leur dignité. […]
Pour « raconter la vie » dans toute la diversité des expériences, la collection accueille des écritures et des approches multiples – celles du témoignage, de l’analyse sociologique, de l’enquête journalistique et ethnographique, de la littérature. […] Toutes les hiérarchies de « genres » ou de « styles » y sont abolies ; les paroles brutes y sont considérées comme aussi légitimes que les écritures des professionnels de l’écrit. » (Source : http://raconterlavie.fr/projet/)

Web éditeur : ce métier qui n’existe pas

C’est sur le mode de la master class que l’Université Lumière Lyon 2 nous a offert une rencontre avec Pauline Miel, web éditrice de Raconterlavie.fr. Lorsqu’on tente de se représenter un éditeur, on s’imagine un individu grisonnant vous regardant avec condescendance. La web éditrice, jeune de surcroît, brise cette image en nous parlant de son travail de mise en valeur des textes qu’elle reçoit. De la correction au marketing, Pauline Miel est sur tous les fronts mais regrette qu’on ne retienne que ces aspects de son travail. Elle explique par exemple que l’éditeur a le dernier mot concernant le titre d’un ouvrage pour des raisons marketing : le livre ne doit pas pouvoir être confondu. Elle se trouve ainsi dans une position délicate vis-à-vis de l’auteur, généralement très attaché au titre initial de son texte. Pauline Miel rappelle cependant que son rôle ne se limite pas à contraindre l’auteur et que, loin d’en être le bourreau, elle en est avant tout la gardienne et la protectrice face aux assauts médiatiques des journalistes, blogueurs et autres fans.
Pauline Miel nous raconte qu’au commencement de Raconterlavie.fr, le métier de web éditrice n’existait pas. Réflexion intéressante pour les étudiants en Lettres présents qui s’entendent souvent dire que le secteur est vieillissant et sclérosé. Son apprentissage s’est donc fait en temps réel, au rythme cadencé de soixante récits par jours, qui l’a forcée à revoir petit à petit la charte éditorial du site. C’est ainsi qu’elle en est arrivée à imposer aux auteurs contributeurs du projet les limites de leurs textes : entre 5 000 et 40 000 signes. Pauline Miel recevait alors un grand nombre d’autobiographies et dut s’interroger sur la direction qu’elle voulait donner à l’entreprise. Elle conclu que Raconterlavie.fr consistait moins à raconter UNE vie qu’à raconter un à un les fragments qui la constituent.

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Quels nouveaux supports et modes d’écriture dans l’édition aujourd’hui ?

Cet événement nous a également permis de rencontrer Omar Benlaala, auteur de la Barbe, publié dans la collection Raconter la vie des éditions du Seuil, et qui a évoqué son parcours de jeune déscolarisé venu à l’écriture en autodidacte, et remarqué sur le net. Lorsque nous lui demandons pourquoi il a choisi internet, Omar Benlaala nous répond tout simplement qu’il ignorait comment contacter une maison d’édition et ce qu’était concrètement une maison d’édition. C’est donc par facilité qu’il s’est tourné vers ce support. Il ajoute également que le web permet de « communiquer sans forcément vouloir être entendu », à la manière d’un exutoire ou d’un journal intime.
Favorable au développement des liseuses électroniques, Omar Benlaala promeut une écriture participative avec ce qu’il appelle son cyberoman : Gabriel Santo, dont le principe est, à terme, de laisser participer les lecteurs en leur permettant d’ajouter au texte initial du contenu audiovisuel et des textes annexes. Pour lui, il est important de « rajouter un corps à l’esprit, surtout quand l’esprit est beau », et c’est ce qu’il entend faire en étendant les limites du roman pour le rendre plus matériel/physique.

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Les limites du projet

Créé en septembre 2014, Raconterlavie.fr a encore du chemin à parcourir. Lorsqu’on interroge Pauline Miel sur les limites du projet, elle nous confie que l’origine des auteurs, en majorité des retraités, des étudiants et des professeurs de français, en est une. En somme, les auteurs contributeurs sont avant tout ceux qui en ont le temps, et qui croient avoir la légitimité nécessaire pour témoigner : une bonne connaissance de la langue ou un parcours de vie intéressant. Le problème du monopole du témoignage demeure entier tant que le projet n’est pas mieux médiatisé.
La place de la fiction et sa proximité avec la sociologie est, elle aussi, une des limites de Raconterlavie.fr. Peut-on raconter la vie qu’on n’a pas vécue ? La recherche de documentation légitime-t-elle suffisamment le récit, comme dans l’entreprise de Zola ? La question se pose d’autant plus que le site ne demande qu’un pseudo et une adresse mail pour s’inscrire, et est ainsi dans l’incapacité de vérifier l’identité des auteurs et l’authenticité des récits. Pauline Miel admet cependant que, dans le cas de thèmes manquants à la collection, les fictions sont acceptées mais présentées comme telles afin de ne pas tromper les lecteurs.
Enfin, la web éditrice reconnait avoir, pour des raisons morales, refusé des textes traitant de racisme ou d’homophobie. On comprend qu’il est difficile d’écrire sur ces thèmes sans les exhiber, les prêcher ou les dénoncer. Pourtant, l’homophobie et le racisme font partie de la vie, et on peut réfléchir à des manières d’aborder ces thèmes sans choquer.

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