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L’intitulé de la biennale d’art contemporain de Lyon, « la vie moderne », est une phrase nominale sans point final. Il invite les spectateurs à un exercice de définition auquel se sont essayés avant eux les artistes exposés. Le principe même de la visite a été repensé pour l’occasion : oubliez les défilés monotones des musées classiques et leurs grands espaces vides. Le spectateur moderne est l’acteur d’un jeu de piste en trois dimensions réparti entre trois lieux d’exposition. Sa mission ? Débusquer les indices dissimulés entre les représentations imaginées par les aventuriers de l’art postmoderne. Âmes sensibles s’abstenir : certaines œuvres promettent une immersion totale dans le grand bain contemporain, bien illustré par l’affiche de la biennale.

L’itinéraire que nous vous proposons vous mènera au croisement de trois œuvres : The Surface of Spectral Scaterring de Magdi Mostafa, Mesk-Ellil de Hicham Berrada, exposées à la Sucrière et Nightlife de Cyprien Gaillard, exposée au Musée d’Art Contemporain. Ces créations ont bien plus en commun que leurs noms énigmatiques et offrent une approche consensuelle de « la vie moderne ».

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La Vie Moderne | © Biennale de Lyon 2015

 

The Surface of Spectral Scaterring est une installation représentant une vue aérienne du Caire de nuit. Une étoffe noire piquée de diodes remplit l’espace et le spectateur, perché sur une estrade, peut admirer un tissu urbain lumineux qui n’est pas sans rappeler la cartographie nocturne rapportée par le satellite Suomi en 2012. Hicham Berrada préfère nous présenter un jardin à la française de Mesk-Ellil en terrariums. Ces plantes odorantes, aussi appelées « musc de la nuit » en arabe ou encore « jasmin de nuit » en français, baignent dans une obscurité bleutée et plongent ainsi le visiteur dans un état de transe comparable au somnambulisme. Pour les amoureux de la langue de Shakespeare le titre Nightlife a déjà révélé son plus grand secret : la nuit est également l’un des thèmes abordés par le film en 3D de Cyprien Gaillard. Élaborant une sorte de synthèse entre les installations de Magdi Mostafa et Hicham Berrada, l’artiste zoom sur la vie nocturne de la végétation présente dans différents espaces urbains. Les silhouettes exotiques des palmiers et des cyprès ondulent et se déhanchent au rythme d’un refrain de musique soul. Le spectacle s’achève par un feu d’artifice. Pour nos trois artistes la vie moderne commence au coucher du soleil, à la lueur de l’éclairage artificiel. Les rêveurs solitaires ne se promènent plus les beaux après-midi de printemps. On pourrait en déduire qu’à l’instar de tous les grands esprits romantiques l’inspiration leur vient de nuits tourmentées d’insomnie. Les trois jeunes hommes, dans la trentaine, ajoutent peut-être simplement un sous-titre à l’intitulé de la biennale en choisissant de ne livrer de la vie moderne que ce qu’ils en connaissent : le point de vue d’une génération Y qui n’a connu de veilleuse que les diodes des appareils électroniques en veille.

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Mesk-Ellil, Hicham Berra | © Biennale de Lyon 2015

 

Les nouvelles technologies constituent un autre aspect vers lequel convergent les trois œuvres. Oubliez l’acrylique et le marbre, l’art fait feu de tous les matériaux. C’est grâce à des capteurs que les lumières du Caire de Magdi Mostafa s’animent en réaction au bruit blanc diffusé par les enceintes réparties dans la pièce. Un usage intéressant d’une technique de plus en plus courante dans les habitations domestiques où il suffit désormais de frapper dans ses mains pour déclencher la lumière. À quoi reconnait-on la vie moderne ? Là où il y a de la vie il y a du son et de la lumière. C’est du moins la réponse que semble donner l’artiste bien que celles apportées par ses confrères soient différentes. Pour le Mesk-Ellil de Hicham Berrada la luminosité est un frein à la floraison et c’est à la manière d’un savant fou que l’artiste a imaginé le laboratoire qui nous permet d’admirer ses créatures végétales. Pendant la journée, sur les horaires d’ouverture du musée, les plantes sont plongées dans l’obscurité tandis qu’un éclairage synthétique reproduit la lumière du soleil la nuit, pendant les heures de fermeture. Une petite prouesse technologique qui nous amène à réfléchir sur le rapport dominé/dominant entre l’homme et son environnement : à vouloir tout contrôler, ne devenons-nous pas les esclaves de ce que nous prétendons maîtriser ? En attendant le visiteur, contrairement au Mesk-Ellil, n’est pas prisonnier d’un terrarium et demeure libre de déambuler entre les installations. Sauf à considérer que les vitres qui nous séparent des plantes nous enferment dans des prisons à ciel ouvert. Cet avertissement n’est pas sans parenté un dialogue de My Dinner with Andre du réalisateur Louis Malle : « New York est le nouveau prototype du camp de concentration, bâtis par les détenus eux-mêmes, ces détenus qui sont leurs propres gardiens ». Cinéaste d’un autre genre, Cyprien Gaillard bouleverse les codes avec son film en 3D, véritable sculpture en mouvement. Les pixels ont définitivement remplacés le marbre, ce qui nous laisse présager des innovations futures : le magnifique escalier en chêne de votre maison de vacances sera bientôt remplacé par une projection holographique ou par des écrans vous permettant de changer l’aspect de votre intérieur à l’infini !

Nightlife

Nightlife, Cyprien Gaillard | © Biennale de Lyon 2015

 

Étonnement un élément central a été effacé du décor de la vie moderne. Si la présence de la végétation était attendue par le visiteur dont les inquiétudes écologiques ont atteint des sommets lors de la COP 21, ainsi que l’omniprésence de la haute technologie, l’absence de figures humaines dans ces trois œuvres est plus déroutante. Peut-on alors parler de paysages ou de natures mortes ? Cette dernière expression semble d’autant plus appropriée que la nature subit un destin tragique : absente chez Magdi Mostafa, sous cloche chez Hicham Berrada et enfin déracinée dans Nightlife où les arbres d’ornements filmés ont préalablement quitté leur pays d’origine pour être replantés en Californie. L’être humain ne se matérialise plus que par son action sur la nature, à la manière d’un Dieu tout puissant mais invisible, comme si les hommes avaient concrétisé leur fantasme démiurgique. C’est à une vision angoissante d’une humanité sans hommes, constituée de demi-dieux capricieux que nous confrontent ces artistes. Plus encore, d’autres éléments sont humanisés comme les arbres de Cyprien Gaillard qui dansent devant la caméra, mais aussi comme le jasmin de nuit dont le puissant parfum semble recouvrir l’odeur corporelle des visiteurs et le rendre pareil au reste du décor homogénéisé par l’obscurité bleutée. La vue du Caire de Magdi Mostafa n’est pas moins déstabilisante : certes, le Dieu-spectateur surplombe le paysage urbain qui est son œuvre, mais les lumières de la ville, animées par une bande son et non par l’action du public, semblent dotées d’une volonté propre. En englobant le visiteur ces œuvres ne se contentent pas de proposer une immersion qui relèverait davantage du parc d’attraction que l’art. Le spectateur qui croit interagir avec l’objet d’art s’égare : il est absorbé, consommé par l’installation. Puisque l’œuvre d’art n’a pas de raison d’être s’il n’y a pas d’hommes pour la regarder, elle prend le parti de se les approprier et acquiert ainsi une totale autonomie. L’être humain reprend ainsi sa place dans l’univers. Seulement ce n’est plus la nature qui le domine, mais la « machine ».

The Surface of Spectral Scattering

The Surface of Spectral Scaterring, Magdi Mostafa| © Biennale de Lyon 2015

 

On aurait pourtant tort de croire que l’homme n’est placé qu’en position de bourreau. Ces installations fonctionnent comme des métaphores ou des allégories. La carte du Caire utilisée par Magdi Mostafa a subi des transformations et ne représente pas la réalité. L’artiste a découpé des quartiers pour les souder à d’autres. Il fait ainsi référence au morcellement qu’ont connu les habitants pendant la révolution égyptienne de 2011. Comme mentionné plus tôt les cyprès de Nightlife ont été déracinés et greffés ailleurs. Ils symbolisent la situation des afro-américain des années 60 et c’est en sens que Cyprien Gaillard utilise comme bande son le refrain « I was born a looser » dont la suite (qui ne figure pas dans l’œuvre) est « because I’m a black man ». Mesk-Ellil répond au même thème du déracinement dans un registre plus intime puisque Cyprien Gaillard n’appartient pas à la communauté noire tandis que Hicham Berrada, né au Maroc et vivant actuellement en France, porte probablement une affection particulière à ces plantes. Il est possible de considérer cette installation comme un autoportrait partiel. Les artistes montrent comment les hommes ont projeté leur petit monde intérieur et personnel sur le réel, avec les cicatrices qu’il comporte. Ces espaces imaginaires, rendus réels par les techniques modernes, inversent et projettent les images à la manière de la « lanterne magique » du jeune Marcel Proust. Il s’agit, pour ces artistes contemporains, de déconstruire le réel pour le faire entrer dans une trame narrative qui leur permet, à terme, de reconstituer une identité personnelle et collective.

Nightlife

Nightlife, Cyprien Gaillard | © Biennale de Lyon 2015

 

Cette biennale d’art contemporain offre des pistes de réflexions complexes aux visiteurs qu’il est difficile de percevoir au premier regard. Les organismes organisateurs mettent à disposition du public une documentation riche et précieuse qu’il est possible de se procurer au format PDF sur le site internet, et qui permet aux amateurs comme aux initiés d’apprécier les œuvres dans toute leur complexité tant sur le plan de la technique que sur celui de la signification. On peut néanmoins rester songeur quant à l’intitulé de la biennale auquel manque un point d’interrogation. Le vrai titre pourrait être « la vie et le moderne » car les deux ne s’interpénètrent pas toujours et que le moderne, matérialisé par la technologie, ne saurait devenir du vivant.

Sources

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