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Que diront de nous les générations à venir ? Desquelles de nos coutumes riront les siècles suivants ? Chaque époque apporte son lot de sottise et d’erreurs que la suivante subit et corrige. On sait aujourd’hui les préjudices du tabac sur la santé et bien rares sont celles et ceux qui oseraient vanter ses mérites. Pourtant, le rapport de la France au tabac n’a pas toujours été semblable. Par quel processus notre société en est-elle arrivée à condamner le tabagisme ? Afin d’établir un itinéraire chronologique, nous synthétiserons quatre textes issus du Journal de Verdun : Lettre à Mr. Le Cardinal de Noai (1705), Traité curieux du tabac (1722), Éloge du tabac en poudre (1738), Médecin qui soutient une thèse (1756).

On trouve dans ces textes tout un imaginaire autour du tabac et de sa consommation. Le Traité curieux du tabac propose un état des lieux plutôt qu’une prise de position ferme quant à l’usage de ce dernier. On découvre ainsi que nombreux et nombreuses sont celles et ceux chez qui on observe une « répugnance à faire de leur bouche un tuyau de cheminée, qui leur noircissoit le palais et les dents en infectant leur haleine ». La lettre au Cardinal de Noai va elle aussi dans ce sens en dénonçant le manque d’élégance du « né barbouillé de tabac » des écclésiastiques. Pour d’autres – et le Traité curieux sur le tabac ne le dément pas – il s’agit d’un objet esthétique qui trouve sa place dans le vocabulaire de la poésie courtisane, et plus particulièrement parmi les accessoires féminins. Il est ainsi qualifié dans l’éloge du tabac « d’ornement », « de parure », et de « bijou trop utile en amour ». L’évocation du tabac est l’occasion d’un portrait physique. Dans l’exemple qui nous occupe il est question du « né » et des « doigts » d’une certaine dame ou demoiselle prénommée Iris. C’est cette proximité du tabac et du corps qui fascine et engendre le fantasme. Il s’agit, en quelque sorte, d’un prolongement du corps dans tout ce que l’expression comporte de plus intime. Nous pourrions ainsi en déduire un décalage entre la réalité du tabagisme et ses représentations artistiques, et conclure que les vivants de la première moitié du 18e ne confondaient pas ces deux champs. En d’autres termes, il serait possible de penser que les contemporains de ces textes savaient l’existence de deux tabacs : l’un poétique et désirable, l’autre réel et désagréable.

Pourtant, l’art de vivre, et particulièrement la sociabilité décrite dans notre corpus, contredit cette première hypothèse. Le tabac ne se contente pas de renvoyer à un imaginaire visuel voire charnel. C’est aussi un outil de mesure de l’ambiance et du ton de la conversation qui permet de capter l’esprit de la vie en société. Le Traité curieux sur le tabac note à cet effet le prestige qui entoure cette plante surnommée « herbe à la Reine », tandis que l’auteur de l’Éloge du tabac remarque qu’elle est « contre l’ennui remède gracieux » puisqu’elle permet de « relever la conversation ». Le tabac est donc intimement lié à l’art de tenir salon puisqu’il délie les « esprits bornés » et nourrit les « langues stériles ». En somme, il est l’apanage des conversations importantes, c’est-à-dire des « pesant[s] entretien[s] » où « la voix […] manque, & n’articule rien ». On pourrait aujourd’hui parler d’un « French art de vivre » mondain. Cette image de marque est contredite par son peu de succès en Allemagne, Hongrie, Pologne, « États du Nord » et « Tartarie », comme l’indique le Traité curieux du tabac, où de nombreux princes en interdisent l’usage au motif, entre autres, de son « inutilité ». Dans la Lettre au Cardinal de Noai, la consommation de tabac nuit à la bienséance elle-même chez ceux dont on attend qu’ils montrent l’exemple : les ecclésiastiques. Indispensable à la conversation pour les uns, inutile selon les États voisins, le tabac n’en demeure pas moins un produit accoutumant, comme le suggère le Traité curieux du tabac avec le terme « habitude », « ensorte qu’il s’en trouva dans les plus bas états, qui aiment mieux acheter du tabac […] qu’avoir du sel à mettre dans leur pot ». Ce qui est décrit ici, c’est bien entendu l’emprise de l’addiction jusqu’à l’annulation des besoins vitaux : on préfère ne pas se nourrir plutôt que d’avoir à se priver de fumer. Par ailleurs, la qualité du tabac comme produit de luxe destiné aux élites est ainsi démentie. Ultime antinomie, dans le texte où un médecin soutient une thèse, l’art de vivre à la française se caractérise par un certain esprit de contradiction puisque « Toutes les nouveautés, dit-il, ont été combattues en France », à commencer par le tabac !

1825-Eugène_Delacroix_Turc_assis_fumant

Eugène Delacroix, Turc assis fumant

 

On voit bien que le tabac, dès les débuts de sa diffusion en Europe, ne fait pas consensus. Cependant cela n’explique pas comment se sont formées ces deux approches. L’une des théories sous-jacentes de notre corpus se trouve tantôt dans un goût pour l’exotisme, tantôt dans une méfiance vis-à-vis de ce dernier. Le Traité curieux du tabac fait le récit de la découverte du tabac rapporté des Amériques par les Espagnols. On peut interpréter de la même manière ces vers extraits de l’Éloge du tabac : « qu’heureux cent fois est le climat natal / d’où nous tirons ce simple sans égal » Le tabac est donc classé parmi les nouveaux produits qui arrivent en France, comme les épices. On lui prête d’ailleurs des qualités semblables dans l’Éloge du tabac où est mentionnée sa capacité à « relever la conversation » comme le sel rehausse le goût d’un plat. On peut juger ici les racines de l’image raffinée de cette plante. Ce n’est pas la seule association d’idées dont est issue l’imaginaire du tabac. Le Traité curieux fait également référence aux « fabuleuses propriétés » du tabac, or dans fabuleux, on entend bien sûr le mot fable. La découverte et le récit de voyage comportent ainsi un aspect légendaire. En ce sens, les mots de «génie », de « poudre » et de « tabatière », que l’on trouve réunis dans l’Éloge du tabac, recréent une atmosphère orientaliste inspirées des Mille et une nuits, ou plus précisément du conte « le Marchand et le génie », lesquelles ont été introduites en Europe au début du 18e siècle par le français  Antoine Galland. Ce dernier augmenta le récit du non moins célèbre « Aladin et la lampe merveilleuse ». Dans le poème qui nous occupe, il se trouve qu’à l’instar de la lampe abritant un génie, la tabatière est un « logement ».

Cette magie venue d’ailleurs, hérétique, trouve son ennemie naturelle dans la religion. L’hérésie est plus facilement décelable dans les vers qui allient deux vocabulaires spirituels presque incompatibles : « Que bénit soit celui dont le génie / en fit pour nous une poudre chérie / Et qui guidé par le Dieu des Amans », mais encore la juxtaposition de « Vénus » et « cupidon », deux déités qui n’appartiennent pas directement au même panthéon. Cette ambigüité, qui nous rapproche du polythéisme, nous conduit à réfléchir sur la position de l’Église à cette époque. Or, on lit dans la Lettre au Cardinal de Noai que « le dévot sexe féminin » se scandalise de voir les Ecclésiastes consommer du tabac tandis que le Médecin qui défend une thèse raconte qu’on excommunie ceux qui en prennent. En contrepartie, celles et ceux qui se trouvent le plus favorable à cette pratique nomment cette plante « herbe sainte ». Chacun se réclame donc de l’autorité divine pour légitimer ou délégitimer le tabagisme. Les catholiques ne sont pourtant pas seuls à dénigrer cette pratique, comme mentionné dans le Traité curieux : « il [le tabac] privoit l’homme de la raison presqu’autant que le vin, dont il n’est pas permis aux mahometans de faire usage »

LES FUMEURS.COSSIERS Simon. 2e quart 17e siècle

 

On constate que l’autorité religieuse n’a pas suffi à endiguer la propagation du tabac dans toutes les classes de la société. Peut-être est-il utile, pour éclairer notre synthèse, de rappeler que notre corpus se situe dans le siècle des Lumières où une nouvelle autorité vient s’ajouter à celle de l’Église : la science. Or, la médecine de l’époque est très ambigüe dans le traitement qu’elle fait au tabac. L’analyse médicale du poète retient que « de mille biens il [le tabac] est l’heureuse cause » et que « pour le cerveau c’est un beaume excellent / qui le dégage, & le purge ». En ce qui concerne les Ecclésiastiques, le tabac « ne fait en vérité de mal à personne & […] souvent, disent ils, leur fait du bien ». C’est finalement dans le Traité curieux et la thèse du Médecin qu’on trouve les indices les plus signifiants quant à la connaissance des effets du tabac sur l’humain. L’herbe médicinale était prescrite pour soigner divers maux et réputée pour libérer les femmes des douleurs de l’accouchement. Néanmoins, dans les deux textes, mention est faite d’anecdotes semblables au sujet du médecin du roi du Danemark et du médecin Fagon. D’après ces textes, ces mêmes médecins qui plaidaient contre le tabagisme avaient la réputation d’être des priseurs notoires. On trouve également deux explications à cette contradiction dans notre corpus. D’une part, le goût naturel des hommes pour le tabac, de l’autre, la pression que pouvait exercer l’industrie du tabac, à laquelle s’intéressaient également les rois qui percevaient un impôt sur ce produit. Enfin, les Moscovites, eux, semblaient avoir une raison évidente d’interdire cette pratique, un incendie déclenché par un mégot ayant détruit toute une ville.

En somme, le processus historique menant à notre époque sur la question du tabagisme n’est pas linéaire. On pourrait à la fois résumer et expliciter plus d’un siècle de débats avec seulement deux citations, bien qu’elles soient quelque peu anachroniques. D’une part, c’est Gustave Flaubert et son Dictionnaire des idées reçues : « Tabac : Cause de toutes les maladies du cerveau et des maladies de la moelle épinière. » ; de l’autre, Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière, et à son « Quoi que puisse dire Aristote et toute la Philosophie, il n’est rien d’égal au tabac : c’est la passion des honnêtes gens, et qui vit sans tabac n’est pas digne de vivre. » (Dom Juan, I, 1, Sganarelle). Pour ma part, ce sera plutôt Sganarelle que Mme Bovary.

Les textes :

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