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Fanatisme. Fanatisme en France, fanatisme partout : sur les lèvres des politiciens, sur les couvertures des magazines, sur le banc des accusés. Les intellectuels s’interrogent : on parle de prévenir la formation du fanatisme, d’en détecter les signes avant-coureurs, de désamorcer un processus. Nous sommes en 2016 et le pays tout entier babille comme un enfant de quatre ans ayant appris un nouveau mot pour décrire le monde. L’expression se propage, est reprise au comptoir des bars, jaillit pendant les repas de famille à côté d’autres noms : djihadisme, terrorisme. À tel point qu’il devient difficile de les différencier du fanatisme. La notion n’est pas nouvelle, pourtant. Elle trouve ses racines dans une étymologie grecque : fanum, le temple. Par opposition au profane, qui va contre le temple, le fanatisme y adhère. Une étymologie ne constitue cependant pas une définition, ni une explication des causes et des solutions. Afin de le déterminer, nous vous proposons un corpus croisant des analyses héritées d’auteurs et d’époques différents. L’article « Fanatisme » du Dictionnaire Philosophique de Voltaire (1764), pour poser les premiers jalons d’une définition, Tyran ou martyr, Précis de décomposition (1949) de Emile-Michel Cioran et La science en question, Le jeu des possibles (1982) de François Jacob, pour trouver des indices sur ses causes et des pistes de réflexion sur ses solutions, et Bernard Poulet avec « La démocratie antidote du fanatisme », L’Événement du jeudi, (1989) pour une meilleure appréhension des articulations de ce mécanisme.

L’ensemble de ces textes s’accorde à définir le fanatisme à travers le champ lexical de la « maladie ». Ce constat suppose qu’on ne naît pas fanatique mais qu’on le devient par circonstances. Par conséquent le fanatisme n’est pas une fatalité et connait des remèdes. La maladie suppose aussi des symptômes. L’un d’eux se caractérise par le vocabulaire de la violence, comme « rage » ou « égorger ». On pourrait penser que le fanatisme répond de la pulsion, c’est-à-dire de l’irréfléchi, si un fanatisme raisonné n’était pas également décrit : « Il y a des fanatiques de sang-froid : ce sont les juges qui condamnent à la mort ». La violence n’est donc pas un élément de définition suffisant. On trouve ainsi une autre définition établie par opposition à un autre critère qui relève cette-fois du fantasme. Cette opposition est formulée en ces termes : « Celui qui a des extases, des visions, qui prend des songes pour des réalités et ses imaginations pour des prophéties, est un enthousiaste; celui qui soutient sa folie par le meurtre est un fanatique ». Le fanatisme se différencie par un passage à la l’acte. Deux autres concepts semblent s’affronter dans cette tentative de définition : la « banalité » historique et l’extraordinaire mythologique. En réalité ces deux approches ne se contredisent pas si l’on considère que « légende » vient de legere et signifie « ce qui doit être lu ». Lorsque la figure du fanatique est rapportée à Prométhée ou à Hamlet il s’agit de rendre une abstraction par une allégorie. L’idée sous-jacente est que le fanatique n’est qu’une personne atteinte de fanatisme. Autrement dit, ce seul aspect d’une personnalité ne saurait la résumer. L’allégorie permet d’écarter la pluralité des notions qui constituent un homme pour en isoler une autre, l’incarner, et mieux l’appréhender. Il est donc bien question qu’une banalité du mal qu’on retrouve explicitée dans cette énumération : « La proportion d’imbéciles et de malfaisants est une constante qu’on retrouve dans tous les échantillons d’une population, chez les scientifiques comme chez les agents d’assurances, chez les écrivains comme chez les paysans, chez les prêtres comme chez les hommes politiques. » On ne saurait donc définir le fanatisme par le fanatique dans la mesure où il n’existe pas de profil type ni de prédisposition particulière : le fanatisme est une construction liée à des causes extérieurs à l’individu. En d’autres termes, notre corpus définit le fanatisme comme une des modalités du rapport de soi au monde.

De nouveaux paradoxes émergent lorsque l’on tente d’établir les sources du fanatisme. On découvre ainsi que le fanatisme ne naît pas d’une volonté de faire le mal autour de soi, bien au contraire : « Tous les massacres ont été accomplis par vertu, au nom de la religion vraie, du nationalisme légitime, de la politique idoine, de l’idéologie juste; bref au nom du combat contre […] Satan. » Le fanatisme « exerce une forme de terreur, d’autant plus effroyable que les « purs » en sont les agents ». Comment de bonnes intentions peuvent-elles mener à la violence et au meurtre ? Notre corpus répond d’abord par le champ lexical des valeurs ou des principes de vie. Le fanatique se caractérise ici par son appartenance et/ou sa foi en « son dieu, son parti, son chef, sa patrie, sa famille ». Cette affirmation contredit l’opinion commune qui tend à dire que le fanatisme provient d’une perte des repères, d’une perte d’identité. La thèse retenue ici consiste à dire que le fanatisme est une perversion des valeurs traditionnellement vertueuses, au point d’intervertir l’ordre conventionnel des vices et des vertus. Le fanatique peut dès lors être décrit comme celui qui « bafou[e]  le doute et la paresse – vices plus nobles que toutes ses vertus ». Les textes du corpus opposent « des vices accommodants » au « despotismes à principes ». Un autre champ lexical permet d’éclairer ce glissement : celui de la certitude. Une seule phrase extraite du corpus suffit à résumer le lien de cause à effet qui fait basculer un individu de la foi au fanatisme : « Le fanatique […] est incorruptible : si pour une idée il tue, il peut tout aussi bien se faire tuer pour elle; […] les grands persécuteurs se recrutent parmi les martyrs ». Incorruptible prend ici le sens d’intolérant : les fanatiques sont ceux « qui condamnent à la mort ceux qui n’ont d’autre crime que de ne pas penser comme eux ». On aurait pu espérer qu’aujourd’hui, à l’heure où « la ferveur religieuse semble s’assoupir », les divergences d’opinions seraient moindres. C’est pourtant tout l’inverse qui se produit. L’ « effacement des religions », la « faillite des idéologies » engendre une recrudescence de ce phénomène. Pourquoi ? Parce que le fanatisme « recrute parmi ceux que terrorise ce « désenchantement », ceux qui veulent désespérément se raccrocher à une certitude dans un monde en changement chaotique ». Autrement dit, l’isolement des croyants dans une mondialisation tendant vers la laïcité, voire l’athéisme, exacerbe les croyances. Il faut cependant se garder d’entendre par là que cette situation fait croître le fanatisme : exacerber prend ici le sens de mettre en évidence. On trouve cette idée formulée autrement dans notre corpus : « il fallait penser la tolérance pour pouvoir penser le fanatisme ». Le désenchantement est donc écarté des causes possibles du fanatisme, contrairement aux croyances. On peut alors se demander où se situe la science par rapport à ces deux notions puisque d’un côté elle contredit les religions et que, de l’autre, elle-même peut être considérée comme une croyance. Notre corpus répond en ces termes : « Ce sont les passions qui utilisent la science pour soutenir leur cause » et non l’inverse.

Quels sont alors les remèdes possibles au fanatisme ? Dans une perspective homéopathique, nous pourrions envisager de combattre ce mal par ses causes : les lois et les religions. Cependant notre corpus nous prévient de l’écueil que constitue cette approche : « la religion […] se tourne en poison dans les cerveaux infectés. […] Ces gens là sont persuadés que l’esprit saint qui les pénètre est au-dessus des lois ». C’est l’essence même de la religion qui en fait un terrain fertile pour le fanatisme dans la mesure où « les religions […] fondées sur une révélation […] opposent le « vrai » Dieu aux « faux » dieux, le « peuple de Dieu » (le peuple juste) aux autres ». Elles semblent ainsi inconciliables avec l’idée de tolérance. Les lois elles-mêmes ne sont pas exemptent de cette inaptitude puisqu’elles reposent sur des symboles qui sont, eux-aussi, marqués du sceau de l’intolérance. L’exemple de la Marseillaise est ainsi mentionné dans notre corpus avec le vers « qu’un sang impur abreuve nos sillons ». Quelle autorité de la pensée peut permettre une diffusion du savoir vivre ensemble ? À ceci certains textes du corpus répondent par la philosophie, arguant qu’elle « adoucit […] les mœurs des hommes ». Cette idée ne fait pas consensus puisqu’à d’autres il « suffit d’entendre quelqu’un parler […] de philosophie, de l’entendre dire « nous » […] , d’invoquer les « autres » et s’en estimer l’interprète – pour […] le consid[érer] comme […] ennemi. » Ce dernier argument semble dire que la philosophie tend à percevoir comme universels des principes subjectifs, c’est-à-dire à uniformiser illusoirement la pensée. Il faut donc chercher une autorité qui permette le vivre ensemble et la liberté de penser. La démocratie apparaît dès lors comme le dernier rempart contre le fanatisme « car la démocratie, c’est non seulement la tolérance, mais, par essence, la fin des certitudes, des vérités révélées et éternelles. […] c’est l’acceptation de l’autre, de la différence, du doute. » Il s’agit en fait d’allopathie. La démocratie, en imposant comme seul absolu le vivre ensemble dans le respect de la liberté de penser, annule le fanatisme.

Christiane Taubira, dans Murmures à la jeunesse, fait le triste bilan de ces tentatives de définition. Elle écrit « Nos mots d’adultes sont de bien pauvres mots. Si binaires, si sommaires. Ils […] hésitent, […] radotent et, finalement, ne s’adressent qu’à nous-mêmes. » Il s’agit de constater que notre corpus ne répond pas au fanatisme, mais à celles et ceux qui le craignent et le redoutent. Ces textes prêchent, a priori, des convaincu(e)s mais, cependant, n’apporte aucune raison aux fanatiques de croire à la tolérance, au vivre ensemble, et à la liberté de penser. Peut-être sont-ils/elles justement les premiers(ères) à faire les frais d’une intolérance ordinaire et à être exclu(e)s de ce vivre ensemble. Christiane Taubira s’interroge elle-aussi : « Qui sont-ils ? […] D’aucuns ont voulu croire qu’il existait un profil type […] D’autres ont cru pouvoir définir un parcours type […] D’autres encore ont voulu désigner un lieu type […] Malheureusement, ils sont aussi autre chose : instruits et qualifiés, issus de familles de la classe moyenne, avec un parcours lisse ou linéaire. » Que répondre, alors, à celles et ceux qui sont tenté(e)s par le fanatisme ? Peut-être tout simplement que « cette faillite n’emporte pas toute la jeunesse en difficulté. […] le contexte économique, les conditions sociales, le cadre familial, l’environnement culturel, l’humiliation fréquente ne conduisent pas inévitablement à ces dévoiements. Ils jouent plus souvent un rôle moteur dans la mobilisation associative, la combativité sociale, la créativité professionnelle. »

Documents source : fanatisme

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Une réflexion sur “Qu’est-ce que le fanatisme ?

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