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Les photos de mes sixième, dixième et seizième anniversaires sont assez similaires.  La même bande de gamins souriants. En nous regardant, on se demande comment on a bien pu en arriver là. Si la réponse est positive, alors j’irai prier.  A cette condition, pousser la porte d’un temple, ou d’une église, ne me parait pas si extravagant, ni déraisonnable. C’est même peut-être la seule chose censée qu’il nous reste à faire…

Elle se leva du banc en bois, ne fit pas le signe de croix. N’alluma pas de cierge. Et ne laissa derrière elle que l’écho de ses pas sur la pierre froide.

Debout, devant sa tombe, ne pouvait que sourire devant l’ironie de la situation. Lui qui avait toujours baigné dans l’ésotérisme et le surnaturel, on l’ensevelissait sous une plaque de marbre ornée de symboles chrétiens. Il aurait préféré des runes celtes. Toutes ces fleurs… Est-on encore allergique, une fois mort ? Enfin, c’était comme ça. Il avait rejoint la terre la veille, et pourtant elle avait la sensation que les choses avaient toujours été ainsi.

***

Coma : « état physique dans lequel les fonctions physiques et végétatives sont conservées mais où l’activité cérébrale consciente est stoppée. » Coma, en espagnol, désigne la virgule. La virgule, petite bavure mésestimée qui, pourtant, nous permet de respirer. Une virgule, c’est le temps nécessaire pour écraser une cigarette. La virgule mime le mouvement du doigt humide qui tourne les pages. La virgule signifie que quelqu’un continue d’écrire, que l’histoire s’écrit. Mais il se peut aussi que rien ne vienne jamais après la virgule, que ce qui ne devait être qu’une pause se transforme en point final. Dans l’absolu, il se peut même que la phrase s’interrompe brusquement, sans point ni virgule. Enfin, il se peut que la phrase suivante n’ait aucun rapport avec la précédente.

Elle déambulait entre la chambre et la cuisine, passait devant la salle de bain sans la voir (cette partie de l’appartement appartenait à une autre dimension). Elle n’avait même pas de question.

Cette nuit là, elle s’était réveillée pour la première fois. Elle avait eu conscience de ses yeux ouverts sur l’obscurité de sa chambre. Elle avait eu mal. La mort lui avait arraché sa mémoire comme on rompt l’hymen.

Un sifflement strident. Il y avait quelque chose qui remuait, accroupie dans une zone d’ombre. Ou plutôt recroquevillée. Elle découvrait pour la première fois le son de sa voix. De sa nouvelle voix. Et son nouveau reflet.

***

Lors d’une noyade, on retient sa respiration jusqu’au moment où le cerveau manque d’oxygène. C’est seulement quand vous perdez connaissance que l’eau entre dans vos poumons. Vous ne cessez de souffrir qu’après avoir laissé l’eau envahir vos poumons. C’est là que la peur s’arrête.

L’eau du bain avait pris une teinte rose satinée, saturée de savon parfumé. Le visage immergé, elle écoutait les battements de son cœur, entrée en elle-même. C’était la dernière chose qu’il importait d’écouter. Le ventre maternel. Le bruit de ses valves en mouvement occultait tout. Elle ne pouvait pas sortir la tête de l’eau.

Il n’y avait plus de place pour elle, rejetée hors de sa propre conscience. Ses crises avaient quelque chose d’une marrée.

Il l’avait trimbalée dans ses bagage, puis laissée sur le quai.

Âge adulte: être absent sans que personne ne vous le reproche. Être en droit de vous laisser sombrer. Comme si une fois devenu adulte on ne pouvait plus rien pour vous, comme si, passé un certain âge, c’était trop tard. Que les dommages étaient irréversibles.

Le liquide amniotique. Elixir de jouvence. Elle se sentait enfant, enfant-corps-adulte. Les traces de la maturité. Elle comprenait l’intérêt que la société portait aux individus filiformes, asexués, en un mot : infantiles. Elle comprenait la première génération des enfants de la contraception, la première descendance désirée, choyée, terrifiée… cruel et égoïste de donner la vie.

Elle sortit de l’eau et l’air la déchira en la pénétrant. Ses poumons se déployaient et elle comprit les pleurs qui succèdent à la naissance : tien n’est plus douloureux que d’entrer en vie. Comme le nouveau né qui tarde à ouvrir les paupières, il fallait que quelque chose vienne la connecter au monde. Une voix. Elle voulait entendre quelqu’un lui dire… Elle ne comprendrait pas.

***

Elle avait acquis la connaissance de l’obscurité qui la cernait. L’errance, bien plus que l’ignorance… supplice. L’oubli de soi, si désirable. C’était son enfance, morte avec lui. Ses souvenirs orphelins de père.

Elle le ressuscitait chaque fois que sa mémoire faisait remonter à la surface la vase de leurs souvenirs.

« Seulement, si je l’oublie, il mourra. »

***

Chaque soir, je faisais le souhait de n’être plus une enfant au réveil. J’ai répété ce rituel pendant dix ans. Au matin, j’en avais vingt.

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