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Par la fenêtre, regardait les appartements éclairés de l’immeuble voisin. Beaucoup d’étudiants dans le quartier. Des mères célibataires. Elle éprouvait de la sympathie, une sorte de tendresse, pour cet endroit de la grande agglomération, lieu d’amarrage des goélettes échouées. Elle se dit qu’ils avaient tous l’air d’écorchés vifs, d’individus perdus et blessés par le flot inconstant de la vie. Et, quelque part dans cette misère assumée, chaste et courtoise, elle trouvait de la beauté. Ces visages anonymes, à mesure qu’elle les observait… Les petits gestes du quotidien sont ceux qui nous en apprennent le plus sur les autres. Ici une femme aimante, douce, des mouvements lents et soignés pour se retourner et servir le contenu d’une poêle à ses marmots, soucieuse de ne pas les brûler avec l’ustensile dans l’étroite cuisine. Là-bas, une autre femme, dans un tailleur impeccable, les cheveux élégamment rangés dans un chignon ni trop strict, ni trop relâché. Probablement une femme active, seule et sans enfants, encore coquette, sauvant les apparences tant bien que mal. Ses déplacements étaient plus empressés, secs, comme si maintenir son corps dans cet état de suractivité lui permettait de fuir la conscience de sa condition. Ou peut-être était-ce simplement le rythme imposé par la ville et par les longues journées de travail à marche forcée qui avaient fini par déteindre sur l’agencement général de sa vie.

Par la fenêtre, regarde ces deux femmes, et se dit qu’elles ont peut-être le même âge, entre vingt-cinq et quarante-cinq ans. C’est dur à dire à cette distance, et toutes deux paraissent usées par la vie, mais pas de la même façon. La première. Une toile décolorée par le soleil, fade. Elle a l’air d’un élastique détendu à force d’avoir trop tiré dessus, effectuant docilement son devoir sans aucune vigueur. L’autre, à bien y regarder, est à un stade moins avancé d’usure. Elle se bat encore, poisson frétillant au bout d’une canne à pèche, élastique étiré à l’extrême qui ne demande qu’à péter, mais qu’on relâche, juste à temps, pour le maintenir utilisable. La seconde. Craquelée, fissurée de part et d’autres. En bref, des outils du 21e siècle, prisonnières du devoir maternel pour certaines, d’elles-mêmes et de leurs besoins matériels pour les suivantes… Autant de vies sacrifiées, offertes à autrui ou à l’effroyable machine de la société post-moderne, de rêves et de destins qui jamais ne s’accompliront.

[…]

Ca pourrait être toi dans cinq ans, se répétait-elle. Ca pourrait être toi, cette femme seule que personne n’attend quand elle rentre chez elle, ou … Non, en fait. Tu n’en as pas le courage.

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