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C’est un lundi soir du mois de mai. Mon petit ami et moi rentrions chez nous en métro, à Lyon. Dans la rame un jeune homme de notre âge écoutait de la musique très fort, sans écouteurs. Nous avions du mal à nous entendre parler. C’est en descendant que mon copain m’a dit

« – Je ne comprends pas que ce genre de comportement ne fasse réagir personne.
– Toi non plus tu n’as rien dit.
– Oui mais si j’avais la certitude que les gens interviendraient en cas d’agression, je lui aurais dit poliment de baisser le son.
– A mon avis, mieux vaut que tout le monde reste à sa place. Ce n’est pas très grave, mais si les gens s’y mettent à plusieurs pour contraindre une autre personne, ça devient dangereux. Tu vois la fille qui s’est fait agressée par un groupe d’autres filles parce qu’elles jugeaient sa jupe trop courte ? Ça reviendrait à faire la même chose.
– Bien sûre que non, il n’est écrit nulle part quelle doit être la longueur d’une jupe…
– Il n’est écrit nulle part dans le métro qu’il faut écouter la musique avec des écouteurs…
– Mais c’est du bon sens !
– La frontière est mince entre la justice et l’arbitraire. Je préfère éviter la gradation de la violence et la guerre civile. »

Le lendemain après-midi, j’ai pris le tram pour aller à l’Université. Je me trouvais au milieu de la rame, mes écouteurs vissés sur les oreilles pour écouter France Inter quand j’ai entendu un cri. À trois ou quatre mètres de là, un vieux monsieur s’était levé de son siège pour crier sur un groupe de jeunes installés tout au fond.

« Vous allez baisser la musique, oui ?! C’est un lieu public ici ! Des transports en commun ! »

Il a terminé sa tirade en grommelant un « bande de racailles ». J’ai coupé la radio sans retirer mes écouteurs. Discrètement, je gardais un œil sur ce qui allait se passer. Au départ, rien. La demie douzaine de jeunes a coupé sa musique. Et puis l’un des garçons du groupe, peut-être le plus jeune, s’est approché du vieux monsieur qui s’était rassis. Il se tenait très près de lui, presque sur ses genoux, et faisait des gestes à proximité de son visage. De ce que je pouvais en voir, il l’avait peut-être même attrapé par le col. J’ai fourré mon téléphone dans ma poche, traversé les quelques mètres qui nous séparaient et écarter le garçon pour le rediriger vers ses amis. Il n’a pas bronché ni résisté, mais il a paru surpris en découvrant mon visage. Puis il est retourné avec ses copains. Tous me regardaient désormais. Le vieux monsieur aussi me fixait du regard, avec un mélange de surprise, de méfiance et de dégoût sur le visage. Il ne disait rien. Il n’a pas dit merci. « Vous ne devriez pas faire ça, lui ai-je dit, c’est dangereux. » Les contrôleurs ont débarqué de nulle part. Ils devaient déjà être dans la rame lorsque l’incident s’est produit. Ils sont descendus à l’arrêt Université, comme moi. Ils étaient quatre ou cinq, et avaient fait descendre un garçon de mon âge qui n’avait pas validé son titre de transport. Je me suis approchée de l’un des contrôleurs.

« – Excusez-moi, je ne veux pas être désagréable. Mais il ya un instant un vieux monsieur était sur le point de se faire agresser. Il y avait un groupe de six jeunes susceptibles de s’en prendre à lui. Vous ne deviez pas être loin et je ne peux pas croire que vous n’ayez rien remarqué. Alors je voulais vous dire que je trouve ça très moyen de vous mettre à quatre sur un usager qui n’a rien fait de mal alors que vous auriez pu intervenir.

– On fait notre travail madame. On ne peut pas intervenir si les gens ne préviennent pas le centre de contrôle. Et puis qu’est-ce que ça veut dire, ‘’susceptibles de s’en prendre à lui’’ ? Hein ? »

Je n’avais pas fait allusion à la couleur de leur peau, et ce n’est pas ce que j’entendais par là. Je parlais de leur comportement. Quoi qu’il en soit, le contrôleur devait les avoir vu pour interpréter ma phrase comme il l’a fait. Il s’est sans doute senti attaqué, du reste, puisque lui aussi avait le teint halé. À partir de là le dialogue était rompu. Il m’a semblé qu’il se redressait de toute sa stature. C’était intimidant et j’avais eu ma dose d’intimidation pour la journée. Je me suis dit que c’était bien dommage que ce contrôleur ne se serve pas de son mètre quatre-vingt pour intimider quelqu’un d’autre d’une étudiante d’un mètre soixante. Je suis allée en cours.

 

J’ai attendu que deux jours passent avant de rédiger ce texte. Je voulais attendre que la colère passe. Elle est passée. Reste un sentiment amer. Je ne dirai pas merci.

 

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