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Comment Salman Rushdie, un écrivain britannique d’origine indienne, a-t-il pu devenir la cible d’une fatwa réclamant son exécution ? Comment ses livres relevant du réalisme magique, style narratif mêlant le mythe à la vie réelle, ont-ils pu devenir les victimes d’un autodafé à l’aube de l’an 2000 ? Critiqué dans de nombreux pays et notamment par la communauté musulmane après la parution de ses Versets sataniques présentant une description peu flatteuse du prophète Mahomet, Salman Rushdie s’est très vite résigné à présenter ses excuses et à témoigner son respect pour l’islam. Ces incidents lui valent d’être considéré comme une figure majeure de la lutte pour la liberté d’expression et contre l’obscurantisme religieux, du moins en occident. C’est à l’occasion de la rentrée littéraire qu’est parue cette année la traduction de son dernier roman, Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits, inspiré des Mille et une nuits et proposant une critique du fanatisme à peine déguisée derrière l’épopée.

Une épopée entre fausses notes et contretemps

Encensé par la critique, ce roman mixte mêle la philosophie, la fable et la farce sans hésiter à faire un détour par l’univers des comics Marvel. En fait de philosophe, c’est un curieux avatar de l’auteur lui-même, rebaptisé Ibn Rushd pour l’occasion et tombé en disgrâce auprès du calife « en raison de ses idées libérales que ne pouvaient accepter les fanatiques berbères », qui est proposé au lecteur. Pris au cœur d’une querelle qui l’oppose à un autre philosophe, Ibn Rushd engendre alors avec une jinnias, sorte de génie de la lampe femelle, la lignée des Duniazat. Cette querelle donnera naissance à une épouvantable guerre opposant le monde des démons à celui des hommes qu’il reviendra aux descendants des Duniazat de faire cesser. Au lecteur de traduire les signes pouvant le mener à reconstituer la réalité contemporaine maquillée derrière cette débauche de scénarios imbriqués et parfois confusément lourds. En effet, soucieux d’être compris, l’auteur produit un récit ankylosé par la multiplication des rappels. Une véritable maladresse stylistique qui, non contente de ralentir l’histoire et de donner à cette épopée des aires de monstre marin empoté, insuffle au lecteur le sentiment d’être pris pour un idiot dépourvu de mémoire.

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De la chimère à la piñata, il n’y a qu’un pas

Du reste, cette curieuse chimère, produit d’une fusion des genres intempestive, n’est pas très réussie. Le discours philosophique est rendu inaudible par les salves farcesques tandis que l’héroïsme disparaît derrière le peu de profondeur de ses personnages de fables. Les articulations entre les trop nombreux et disparates membres craquent, laissant apparaître la chair en papier mâché de cette piñata sans surprises. Prenons par exemple l’appétit sexuel démesuré des jinns. Salman Rushdie s’est exprimé sur ce sujet à l’occasion d’une interview pour France Culture :

« Les gens qui ont une vie sexuelle heureuse ont moins de chances de porter une ceinture d’explosifs. C’est une théorie. Mais si on étudiait ces kamikazes, on pourrait s’apercevoir qu’ils sont presque tous vierges. […] Lorsque les filles et les garçons ne peuvent pas être ensemble de façon normale, c’est une espèce de distorsion sociale et ça peut engendrer des tas de problèmes différents. »

On comprend ainsi que les démons belliqueux de Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits sont une représentation de personnalités promptes au terrorisme. L’effet est cependant manqué puisque les scènes d’amour du roman sont d’une extrême banalité et ne permettent pas de saisir l’importance de l’assouvissement du désir. Les mauvais génies de l’écrivain s’accouplant sous la forme d’une « fumée sans feu » ne laissent que peu de place à l’érotisme et à la sensualité. Cette vie sexuelle débordante aurait toutefois pu prendre la forme d’un ressort comique si elle n’était sans cesse évoquée sous le signe de la violence. Pire encore, la sexualité même du personnage le plus vertueux, Dunia la princesse jinnia, est soumise à une forme d’incomplétude. Cette dernière se trouve en effet dans l’incapacité d’éprouver du plaisir bien qu’elle en procure à ses partenaires. De quoi mettre en doute la théorie de l’écrivain.

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Les dangers du roman total

Il faut reconnaître que la critique nous avait fait attendre davantage de cette lecture, d’où une certaine déception. On ne peut néanmoins pas lui retirer certaines formules bien senties qui se prêtent volontiers au jeu de la citation. Sur la question de la théorie du genre qui agite tant l’actualité, on trouve par exemple : « Il supposait qu’il existait plus de deux sexes, qu’en réalité chaque être humain était un genre unique, en lui-même ou en elle-même, de sorte qu’il convenait peut-être d’inventer de nouveaux pronoms personnels, des mots plus adéquats que il ou elle. » En somme, Salman Rushdie semble avoir tenté de réaliser un roman total, mêlant tous les genres, abordant sans gêne tous les sujets pour délivrer l’opinion d’un narrateur impertinent au détour d’un trait d’esprit manquant souvent de finesse. On saluera toutefois la prise de risque : traiter pêle-mêle la politique, le religieux, la philosophie, la psychologie ou encore la diplomatie n’est pas chose aisée. Malheureusement, le lecteur ne s’y retrouve pas dans ce drôle de potage qui tient à la fois de La Leçon de Ionesco, d’Ulysse de Joyce, et de Même les Cow-Girls ont du vague à l’âme de Tom Robbins. Il aurait sans doute mieux valu prendre le temps de faire mûrir ce projet colossal, ou se résigner à le proposer sous une autre forme. L’écriture fragmentée ou la trilogie auraient pu être des formats plus adaptés. Si Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits exploite à n’en pas douter des ingrédients de qualité, le récipient et le dressage laissent à désirer.

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Céleste Chevrier Millet

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